La bataille de la Marne

La première bataille de la Marne

Contexte général.

Le 23 août 1914 la défaite semble inéluctable. Les armées alliées se replient épuisées et démoralisées après la défaite de Charleroi et de Guise. Le général Pétain qui vient de prendre le commandement de la 6ème division (5ème, 24ème, 28ème et 119ème Régiments d’Infanterie) a alors pour mission de retarder le franchissement de la Marne sur Dormans-Troissy afin que le mouvement de retrait des alliés se fasse en bon ordre. Le 3 septembre dans la nuit le 78ème Infanterie Régiment d’Osnabrück (Basse-Saxe) passe le pont de Try aidé par des renforts du 73ème et 91ème Infanterie Régiment qui prennent le relais.

Contexte local.

Le 4 septembre 1914 les troupes allemandes s’emparent de le Breuil.

Afin de retarder les troupes allemandes, les soldats français incendient les maisons à l’entrée du village au lieu dit le carrefour (une habitante restée sur place y a éteint les mèches) et font sauter le pont (les troupes allemandes démonteront les portes cochères de la maison Barras afin de passer à sec le Surmelin).

Les combats se poursuivent sur le haut du village.

Les Allemands ayant passé la Marne à Château-Thierry, dont le pont n’avait pu être détruit, tentèrent de surprendre l’arrière d’un convoi français qui se trouvait arrêté par l’encombrement de la route, au lieudit  » La Petite-Forêt « en direction de Verdon. Des échanges de tirs eurent lieu entre soldats allemands ayant ouvert des meurtrières dans les murs des jardins du haut du village et soldats français se repliant en direction de Verdon. Plusieurs morts parmi les soldats français.

Un premier combat eut lieu près de Verdon, à 8 heures du matin, entre ces Allemands et des tirailleurs algériens qui défendirent le convoi, lequel put être sauvé, moins quelques voitures qui furent incendiées. L’ennemi, traversant rapidement les bois de Genlis, attaqua vers midi les 24ème et 28ème de ligne (les pertes du 24ème sont les plus élevées) avec leurs réserves, et le 22e d’artillerie qui attendaient depuis le matin sur les hauteurs dominant La Ville-sous-Orbais.

Voir bataille des Thomassets. Une ambulance fut installée au Breuil occupant l’église l’école et les maisons voisines afin d’y loger les personnels soignants. Les blessés ont été étendus sur la paille aussi bien dans l’église, que dans l’école y compris sous le préau.

Contexte général.

Le 6 septembre, le Général Joffre vient de donner l’ordre de passer à la contre-offensive, surprenant l’envahisseur.

Ainsi, sous la résistance héroïque des français, un renversement de situation s’opère avec une rapidité incroyable. Les allemands sont même amenés dès le 8 à reculer progressivement vers le nord, seuls les marais de Saint-Gond resteront indécis jusqu’au 9.

La détermination de Joffre et celle de Foch portent leurs fruits, c’est au tour des Allemands de se replier de toutes parts.

Contexte local.

Extrait des  » Carnets de guerre « , d’Albert Thierry, soldat 28e R.I. 5 cie, édités par La Grande Revue en 1917 et 1918.

Mardi 8 septembre 1914

A peine le café pris, un officier allemand arrive ; il nous dit qu’on vient nous chercher pour nous conduire au Breuil. Il me parle des cruautés belges et turcotes, mais pas françaises, souhaite la fin de la guerre, me dit que ma façon de ne pas répondre a beaucoup plu au colonel. Puis arrive le conducteur de l’auto. Je demande à la Supérieure la permission de l’embrasser, elle me regarde une seconde, et puis avec une espèce d’effort et d’enthousiasme elle dit :  » Je veux bien !  » Chère douce grand’mère, toute joyeuse et toute simple. Je serre la main des autres sœurs, de Jeanne, de Blanche. Mais les Allemands nous pressent et nous tassent à trois dans l’auto, et en route !

En route par Orbais et ses pauvres maisons pillées, par une campagne jaune aux grands plissements, couverte de soldats et de voitures, sous un ciel sans pluie mais gris et chargé, nous arrivons au Breuil et nous nous arrêtons sur la place de l’église.

A peine arrivé j’entre dans ma mission : je sers d’interprète aux Français et de tête de turc aux Allemands. Mais cette fois je me défends mieux et, sans les faire plier, car la force est imployable, je leur mets le nez dans leur injustice.

Nous ne voulions pas la guerre. Vous ne vouliez pas la guerre. Nous avons dû. Vous avez dû. (Wir müsen und Ihr müsset. S’ils ne m’ont pas dit cela cinquante fois, ils ne me l’ont pas dit une.) C’est votre devoir, c’est notre devoir. Vous défendez votre partie, et nous défendons la nôtre. – En attaquant celle des autres, dis-je.

Ces imbéciles de Belges ! A présent toute la Belgique est allemande, Anvers aussi, ou ça ne tardera pas. Et penser que ces stupides Belges n’avaient qu’à rester neutres ! Je m’acharne à leur expliquer que laisser passer l’armée allemande, ce n’était pas un acte de neutralité, mais un acte d’alliance, donc d’hostilité envers la France, ils refusent absolument de comprendre. D’ailleurs ils disent que les Français avaient violé la neutralité les premiers, et qu’il y avait des officiers français à Liège. Leur sottise me désarme. J’en trouve enfin deux pour reconnaître qu’ils ont violé la neutralité belge et qu’ainsi la faute en est aux Allemands s’ils se défendent par tous les moyens ; et dans l’excès de la surprise je leur serre la main.

A qui la faute dans la guerre ? A Delcassé (1). – Sans doute Delcassé devait-il travailler pour l’Allemagne. – A la Russie. – Sans doute la France devait-elle abandonner la Russie ; est-ce que vous avez abandonné l’Autriche ? — Perfidie du tzar, perfidie de l’empereur. – Tous les peuples contre l’Allemagne parce qu’ils sont envieux. – Non, dis-je, mais parce que l’Allemagne est injuste.
Injuste ? – J’appelle injustice cette habitude allemande de ne faire appel qu’à la Force. Qu’est-ce que 70 ? la force. L’Alsace-Lorraine voulait rester française. -Réponse textuelle : c’est ça qui nous est égal ! – Je le sais bien !

Ils se rejettent sur l’histoire ; un pédant apporte Charlemagne : je le bats sur la Lotharingie. Louis XIV : je le bats sur les Trois-Evêchés et sur Mulhouse. Et d’ailleurs que nous fait la volonté inconnue de tous ces morts, alors que nous avons devant nous, bien claire, la volonté des vivants ? Voulez-vous la respecter ? Les peuples s’appartiennent-ils à eux-mêmes, ou sont-ils la proie obligatoire des forts ? Jugez. Tant que vous serez les plus forts, vous aurez raison. – Bref, le point de vue de la France est infaillible ? – Non, elle a fait aussi des fautes. Mais enfin elle a cherché la justice et vous n’avez jamais cherché que la force. – Jamais l’Alsace-Lorraine ne redeviendra française. – Eh bien, tâchez d’être vainqueurs !  » Ça les fait rire, ils le sont déjà. Ils sont devant Paris, ils vont le bombarder avec des mortiers et des projectiles de seize cents kilos (ah, zut !) à moins d’une indemnité de vingt-cinq milliards.  » Quelle honte si les Français laissent bombarder Paris ! – Je fais répéter ça : honte pour qui ? Honte pour les Français ?  » Les bras m’en tombent, je ne discute plus avec ces voleurs et ces idiots.

Enfin, c’est bien les mots qu’il faut : voleurs puisqu’il leur faut vingt-cinq milliards ; et idiots enfin, idiots d’une idiotie érudite, d’une sottise critique, je me risque à dire : protestante. (Cependant approfondir ça ; rester juste. N’oubliez pas la vieille maxime de 1905 : les Allemands croient comme des brutes à la réalité du monde intérieur).

Leur bassesse et leur inhumanité me firent peine ce jour-là, parce que je me mis tout de suite dans l’église à servir les infirmiers allemands en traduisant leurs questions et leurs conseils, et en allant chercher pour tous toutes sortes de choses : de l’eau surtout, des pommes, des bouteilles pour uriner, de la paille, enfin tout et tout simplement.

Je vis quelques affreuses blessures, des jambes percées, sanglantes, purulentes, couvertes d’énormes bandages ; des bras cassés, avec des attelles en bâtons et de gros paquets d’ouate ; des poitrines abîmées : balles, un petit trou net ; d’éclat d’obus, un trou ovale pareil à une profonde brûlure ; coups de baïonnette, une plaie rectiligne et suintante. Tout ça, dans la paille, mon Dieu ! dans le transept, dans le chœur, dans quelques stalles enfin, parmi les eaux et les excréments.

Voici les deux plus terribles.

Un garçon de l’active, ou tout jeune de la réserve, une balle dans chaque cuisse, une dans le pied, une dans le cou, immobilité presque absolue, exigences perpétuelles et à peine un merci (enfin un prodige d’égoïsme) hélas ! il me prie… mais non, je ne puis pas écrire ça. Tu te rappelleras toute ta vie cette chair noire où grouillaient déjà des vers…
Baudoin arrive dans une petite carriole, les bras étendus et les mains tâtonnant l’air, il a reçu dans la tempe une balle qui lui a fait sauter les deux yeux. Sauter : ils sont complètement hors de l’orbite et gros comme deux gros escargots. L’un complètement nu, tout sanglant, la pupille collée dessus comme une petite lentille verte ; l’autre habillée de deux ou trois chiffons abominables ; il a une morve de sang sous le nez, et une bave de sang aux commissures. A peine l’ai-je regardé que je me mets à pleurer. O Justice, voilà donc quelle guerre nous menons pour vous !
Le soir, à la lueur de deux cierges, qu’elle était triste cette église blanche, abîmée et presque en ruines ! Une seule nef avec un plafond en bois et la voûte ne reprenant qu’au transept ; un seul bas-côté sur la gauche avec une pauvre chapelle à Saint-Joseph où gisaient dans la paille trois Français et un Allemand, celui-ci instituteur, avec une balle dans le ventre ; avec ses gros piliers blancs, son pauvre chemin de Croix aux figures fades, l’autel déchiré entre ces beaux vitraux du Père et de la Vierge, la sacristie pleine d’édredons, de matelas, de paille, et de chair généralement silencieuse et parfois gémissante.

Mercredi 9 septembre 1914

Le lendemain, infirmier, interprète, je travaille assez bien, n’ayant à me reprocher que quelques impatiences, ou bien contre ceux qui m’appellent tandis que je m’occupe des camarades, ou bien contre ceux qui réclament pour eux tout seuls ce que je donne à tous.

Mais une aide bien plus pure me remplace : vingt sœurs allemandes arrivées dans la nuit sous la conduite d’un jeune père franciscain. Elles ont une jupe noire, un tablier bleu à bavette, un brassard de la Croix-Rouge, et un joli bonnet tuyauté qui blanchissant leurs figures âgées et diverses, les rend toutes jeunes et toutes semblables.

Comme elles travaillent ! elles balaient, refont les lits, replacent la paille, changent et lavent les malheureux qui se sont salis malgré eux comme de misérables enfants, récurent notre hideuse vaisselle, trouvent à manger dans la cuisine allemande et dans le village dévasté ; tout cela sans gaieté, mais sans tristesse, sans aucun signe, et peut-être sans aucun sentiment de dégoût, d’un cœur visiblement humble et pur, et parfois avec ce même sourire, si serein, si charmant, de la Supérieure d’Orbais.

Je les aide, je vais chercher des pommes, des poires, des prunes, de l’eau, et quand on n’a pas besoin de moi je me retire dans mon petit domicile, la première stalle à gauche en entrant, où je lis des psaumes et des hymnes dans un antiphonaire que j’ai pris parmi plusieurs autres.

L’après-midi, le major allemand vient nous panser ; il est attentif, mais rapide et un peu brusque ; il ne choisit pas des Français ou des Allemands, mais des plus gravement blessés.
Le sergent-major est guéri ; la balle dans le pied souffre beaucoup ; on ouvre encore ce pauvre membre purulent ; je fais soigner le pauvre Aubert qui a reçu une balle dans la bouche et constamment bave. Pauvre figure longue et rouge, aveugle, enveloppée de linges sanglants ; pauvre corps perdant toujours l’équilibre et débiroulant de sa paille. Une grosse jambe terriblement enflée ; le major l’ouvre d’un grand coup de bistouri. Le camarade ne dit pas un mot.  » Comme ils sont braves !  » disent le major et les sœurs…

Le pauvre Portier, qui a une balle dans le cou, la joue toute enflée, une pneumonie par dessus le marché, et qui constamment grogne :  » A boire !  » ou :  » De l’eau !…  » On lui en donne, il se met à tousser misérablement, il étouffe et ses yeux tournent. – Il est marié.

Le major fait mettre les blessés les plus gravement dans des voitures et elles s’en vont. Puis les Allemands qui peuvent marcher sont appelés, mis sur des autos et partent, me dit-on, pour Laon, avec les médecins mêmes. Puis les soldats aussi s’en vont (Beiden Deutschen gibts kein Zurück !)

Néanmoins ils fichent le camp, disant que les Français reviennent avec des forces supérieures. Nous restons seuls avec les sœurs et le franciscain. Il est indigné, il me dit qu’il fera un rapport sur la conduite de ces médecins. Le canon qui tonne depuis ce matin se rapproche. Il a peur et du canon et du mauvais traitement des Français ; je le rassure.

Soir étrange ! Rien à manger, les sœurs se donnent un mal de chien pour nous trouver un peu de pain et de lard. Je m’en vais chercher des pommes encore. Le canon va d’une crête à l’autre, dépassant les maisons du Breuil ; vibration nerveuse de ce cher 75, grondement épaté de l’artillerie lourde ; je ne me décide à quitter mon pommier qu’en voyant l’éclair et l’éclat d’un obus au-dessus de l’école.

Attente dans la nuit. Cierges dans l’église. Les ogives qui font des gouffres blancs. Le pauvre Portier qui tout le temps aboie :  » De l’eau ! de l’eau  » Vers minuit, les sœurs viennent me réveiller, car la fusillade a succédé au canon. On a l’air de se battre aux deux bouts de la grande rue… Vers le bas, les coups violents et noirs du fusil allemand, en haut les décharges plus minces des nôtres. Je leur dis que ce n’est rien du tout, mais je m’assieds dans le transept avec elles.

Le pauvre Portier est mort. Elles lui ont couvert le visage. Je me rendors, d’abord auprès d’elles sur ce petit blanc, ensuite dans la paille de ma stalle.

Vers quatre heures du matin, de loin, cris confus : Qui vive ? – France ! – Je me réveille, je cours à la petite porte, et là nous trouvons un sergent du 36e (1) qui nous dit que sa compagnie a repris le village et que de grandes forces vont descendre des hauteurs de Montmirail.

Seigneur, quelle joie ! Non seulement libres, dispensés de retourner en Allemagne, restant auprès des nôtres, mais encore, enfin ! enfin ! prenant l’offensive ; enfin ! commençant la victoire !
Les sœurs émues, accourent ; des troupes arrivent et passent.

Jeudi 10 septembre 1914

Les régiments français défilent à l’aube : le 84e, le 1er, le 2e de ligne, le 15e d’artillerie. Nous les regardons défiler du terre-plein de l’église, quelques Allemands et moi.
Un soldat enlève son casque à mon voisin, à qui les larmes viennent aux yeux instantanément. Nous protestons, l’officier donne un ordre, et ce gaillard penaud rapporte le casque. Mais les blessés et les autres se rattrapent, ils dévalisent tout ce qui reste dans le village, casques, bérets, sacs, baïonnettes, bidons, musettes… Beaux trophées, Seigneur ! Cet abus de la victoire me dégoûte, je m’éloigne… On vient me chercher comme interprète et témoin de l’abattage d’une vache.

Pauvre vache dans cette pauvre petite ferme ! une génisse d’environ six mois. Un coup de hache sur la nuque (c’est un coucher allemand), elle s’abat en agitant ses pauvres pattes. Puis il lui scie le cou avec un couteau à virole, et il la laisse saigner en appuyant son genou sur le cou : l’œil de cette pauvre bête, une des choses les plus tristes que j’ai vues, aussi triste que les yeux de Baudoin l’aveugle ! De temps en temps, il élargit la plaie, c’est un grand trou carré, la trachée palpite, le sang ruisselle dans le fumier. Enfin elle meurt, alors il l’écorche ; la peau enlevée à petits coups, paraît une chaire rosée, aux colorations admirables, toute cette misère enfantine et pure des organes…

Avant cela, on avait transporté le pauvre Portier tout froid, huileux et jeune, avec sa joue enflée, dans un petit bâtiment rouge servant d’asile de nuit. J’ai pris sa médaille, mais je l’ai perdue à Montmirail. Et aussi, à côté de lui, un Allemand mort, l’air très bon, les yeux ternis mais refusant de se fermer. Et à côté d’eux, dans le bâtiment de la pompe, un autre Français devenu fou furieux et qu’il faut attacher avec des courroies de charge, malgré des cris terribles… O Homme ! ô Prométhée !

Je m’en retourne dans mon coin, lire mon antiphonaire. Psaume 139 : Eripe me, Domine, ab homine malo ; a viro iniquo, eripe me ! que je traduis ainsi :  » Seigneur, arrachez-moi de l’Homme  » C’est la prière de Tantale, hélas si vaine !

Las, pris d’un peu de fièvre, à moitié je m’endors tout frissonnant, dans un banc de l’école. La sœur m’envoie auprès d’un lieutenant qui est lui aussi oberlehrer, bras cassé, et d’un capitaine, une balle dans la cuisse, qui voudrait conserver son sabre d’honneur.

Vers le soir enfin arrivent les majors français ; arrive un général directeur du service de santé, et un officier que je conduis encore au capitaine, – mais, mon Dieu, la tête me tourne. Puis dans l’affreuse soupente, voir un diphtérique bien jaune, un typhique à isoler, la misérable misère humaine. Je distribue encore un peu d’eau et je me couche dans ma paille avec le frisson de la fièvre et la tête brûlante. Malgré la nuit, les majors pansent, vite et brusquement ; aussi l’église se remet à gémir.

L’aumonier catholique passe sans me remarquer ; je vois sa silhouette dans les autres stalles, ce fantôme noir, sa lanterne, sa voix à tuer le sommeil, le discours toujours le même qu’il faisait à chaque blessé :  » Bonsoir, c’est l’aumônier catholique qui vient te voir. Bon courage. Si tu te sens mal ou si tu es blessé quand tu y retourneras, tu n’as qu’une chose à faire : un bon acte de contrition, et tout ira bien, le bon Dieu ne t’abandonnera pas. Bonsoir !  » Je me renfonce dans mon mouchoir pour ne pas l’entendre.

Une triste lumière errante sous ces arcades, ces voûtes pleines d’une ombre triste et d’une lugubre blancheur, et les sœurs m’avertissent qu’un autre Allemand est mort… Accablement de la tristesse et de la fièvre.

Vendredi 11 septembre 1914

On dit qu’on va nous évacuer, puis on s’en dédit. Personne ne sait. Soldats et officiers défilent toujours, voitures, canons, bateaux pour les pontonniers.

On ampute un bras, on panse. La voiture d’ambulance arrive. On déploie la tente au-dessus aussitôt, et là-dedans on soigne les plus malades.

Plaintes des habitants : les Allemands ont démoli les maisons pour le plaisir ou pour faire des meurtrières, cassé tout ce qu’ils n’emportaient pas, et tout comblé d’ordures. Enfin ordre de partir. Un lieutenant fort sot et fort criard fait garder l’église baïonnette au canon ! il fait fouiller les prisonniers. Quelques-uns en pleurent, mais la plupart restent serviles.

Mais nous ne partons plus. Nous quittons l’église et nous installons au bureau de tabac. Sur des tables, dans la paille, parmi les miroirs cassés et les casiers dévastés. Je m’en vais dire adieu aux sœurs.  » Wie schade !  » s’écrient-elles. Plus tard, elles veulent s’occuper de nous trouver à manger et elles nous l’apportent.

Samedi 12 septembre 1914

Départ ni le soir ni la nuit. Réveil au froid matin. Je sors ; j’entre dans la boutique Mauroy, épicerie, mercerie et liqueurs, composée d’une quantité de casiers appliqués aux murs. Les Injustes ont absolument tout vidé et tout traîné par terre dans un désordre absurde.

J’emmène à l’église un Allemand, main cassée, qui a peur de la gangrène, et à qui j’avais promis qu’on le panserait la veille. Le major consent à refaire le bandage, mais me dit de ne plus amener personne. Hélas ! toute cette horreur est si grande…

Je m’assieds sur un bout de bois, je lis des psaumes.

Enfin arrivent les autos. Attente au marchepied de la dernière voiture. Une petite fille en bleu aux beaux cheveux longs nous dit adieu. Adieu, église du Breuil, pommier sous la mitraille, campagne d’Alsace !

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